« faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence »

Fabrizio Moretti est en arrière plan dans le groupe The Strokes, il s'occupe des fûts et donne le rythme. Parisien depuis quelques temps, il a rencontré Luz, le dessinateur, dans un bar à consonance rock de la capitale. Après une dizaine de Perrier rondelles, ils ont décidé d'avoir un projet dessiné en commun : revisiter le mythe du minotaure.

Voici quelques éléments de cette histoire en noir, blanc et bleu azur.

 

* Tu habites en France depuis quelques temps, tu as rencontré des musiciens français et écouté de la musique française ?

Oui, surtout depuis que je partage un studio avec d'autres musiciens. Ça me permet de découvrir de la musique française, et j'aime beaucoup ça. Bien sûr, je peux te citer Serge Gainsbourg !

Le studio, c'est un peu nouveau pour moi, et depuis je joue tous les jours. J'ai besoin de le faire, car sinon je deviens raide. Et c'est la première fois de ma vie que je considère que la discipline n'est pas négative. Depuis, ce nouveau rythme fait partie de moi, c'est ce que je suis aujourd'hui.

Si un soir je me prends la tête sur un dessin, et que ça m'obsède jusqu'à en perde la tête, ça devient très frustrant. Le lendemain, je sais que j'aurai les idées claires après ma session au studio. Je sais que j'aurai ce moment de concentration intense, loin du dessin. C'est un équilibre, et quand je reviens chez moi, l'ardoise est vide.

 
 

* Tu es loin de ton groupe, The Strokes, c'est un changement…

La vie de groupe, c'est une vie abstraite, une vie d'adolescent. La vie de groupe, c'est pas facile. On s'aime, mais il y a des moments de tension, et au final on se dit toujours : Putain mais j'aime ce type ! C'est un mariage entre cinq personnes, asexuées ! Et c'est parfois difficile de ne pas fermer sa gueule !

 

« QUAND ON PARLE FRANÇAIS ENTRE ÉTRANGERS,
C'EST VRAIMENT UN GROS BORDEL, UN MASSACRE ! »

 

* Paris, c'est une opportunité pour...

Fermer ma gueule justement ! (Rire.) Je suis venu ici pour prendre du recul, et m'exprimer dans un autre langage, chercher une certaine sérénité. Le plus dur, finalement, c'est de parler avec des Français qui te parleront systématiquement en anglais ! Ça, c'est pas facile !

D'ailleurs je crois que les Français sont plus confrontés à l'anglais que les Américains au français. Les Français ont plus de facilités à parler avec un étranger. Et quand on parle français entre étrangers, c'est vraiment un gros bordel, un massacre !
 

* Tu commences quand à dessiner ?

Je ne pourrai pas vraiment dire quand et comment j'ai commencé. Ça a toujours été présent dans ma vie. Dessiner n'était pas un choix. Quand j'avais 6 / 7 ans, je me souviens que les gens de ma classe me demandaient de leur dessiner des trucs, et ça a été un moyen de m'intégrer.

Aujourd'hui, c'est un outil pour découvrir de nouvelles choses, un apprentissage permanent et ça permet l'instantané. Ça me permet de raconter mes histoires, à ma façon.



 

* Comment tu rencontres le dessinateur Luz, avec qui tu fais ce projet Fuzlab ?

J'étais en train de boire des coups au Truskel, le bar, et on était tous les deux des amis du patron, donc on a commencé à parler. Je lisais un livre de Joseph Campbell, Le héros aux mille et un visages, dans lequel il mentionne l'histoire du minotaure, et la mythologie en générale. On a parlé mythologie avec Luz, et ça nous a donné l'envie de créer une nouvelle mythologie, et de l'illustrer.

Aujourd'hui, je ne suis plus du tout religieux, pour tout un tas de raison, et ça m'a donné envie de jeter un oeil sur les autres civilisations, les autres cultures, les histoires que l'on raconte à nos enfants, et de quelle manière ça influence nos vies.

Si tu t’intéresses aux récits grecs, tu peux finalement y retrouver les mêmes schémas narratifs que nos contes contemporains, je trouve ça très intéressant. Ça m'a violemment intrigué ! De plus, la mythologie grecque est très visuelle, on a eu envie de détourner ces histoires.

 

« ÇA A ÉTÉ ÉTRANGEMENT NATUREL DE DESSINER ENSEMBLE. »

 

* Tu le perçois comment Luz ?

On est très différent, mais on peut dessiner ensemble et on se complète plutôt bien. Luz est quelqu'un qui est aussi innocent qu'espiègle, cet équilibre fait qu'il est curieux de tout, et il est capable de synthétiser ce qu'il a en tête avec des images. Il dessine depuis son esprit, et ses dessins, c'est toujours comme la chute d'une blague.

On a parlé des heures de ce projet avec le minotaure, sans se connaître, et quand on a décidé de dessiner ensemble, il m'a tout de suite parlé de ce rouleau qu'un ami lui avait donné. Le lendemain, il est venu avec le rouleau sous le bras, chez moi. Il est comme ça Luz.

Ça a été étrangement naturel de dessiner ensemble. J'étais très impressionné car c'est son métier, alors que je suis un simple batteur de rock ! Au début, on ne faisait que dessiner, on faisait ce qui nous passait par la tête. Ensuite, on a décidé de s'imposer un scénario plus construit.
 

* Vous avez aussi beaucoup dessiné en musique…

Oui, on a amené chacun des disques, et on a aussi échangé par ce biais. D'ailleurs c'est Luz qui a amené le disque de Mahavishnu Orchestra, et on a choisi un des morceaux pour illustrer le film de Raphaël. On a eu cette idée de séquence de battle, c'était très excitant !

 

 

* Vous avez écouté d'autres artistes ?

On a écouté Walter Carlos, plutôt Wendy Carlos, Grover Washington, Jr., Mahavishnu Orchestra… du rock psyché aussi. Surtout le Switch on Bach de Wendy Carlos, qui est un disque important et transitoire des années 70. Elle rejoue Bach avec des synthétiseurs, des morceaux très rigide avec un instrument nouveau. C'est une démarche très interessante.
 

* Et il y a le bleu…

C'est la couleur avec laquelle Luz est arrivé. Avec le noir et le blanc. Le projet a commencé comme ça, aujourd'hui on est en train d'évoluer et d'ajouter une nouvelle gamme de tons.
 

* Et si Luz était une couleur ?

Elle est facile celle-là : Electric blue !


[PHOTOGRAPHIES STUDIO > Stan Valroff pour Aimko]